Mars – La marche du moine

Mois de Mars

« La marche du moine »

Aelred de Rievaulx  

moine_dos_400Voici que tu as rejeté les misérables marmites des Égyptiens et préféré la pauvreté de Jésus à toutes les richesses du monde. Tu as remplacé les repas de rois par du pain grossier et de simples légumes, tu as substitué aux honneurs la soumission et l’abaissement. Débarrassé des soucis et des affaires du monde, tu as choisi de gagner ta subsistance par ton travail et celui de ta communauté. Tu t’es revêtu de silence au lieu de bavardages, de sentiments d’amour fraternel au lieu de continuelles disputes. Tout cela te montre que tu es sorti d’Égypte et que tu as traversé la grande mer aux multiples bras – je parle des flots de ce monde. Mais ne va pas murmurer contre Dieu, si la manne de la douceur céleste n’afflue pas aussitôt vers toi. Ne va pas mettre Dieu à l’épreuve et dire : « Dieu est-il au milieu de nous, oui ou non ? », puisque le signe le plus clair de sa présence est l’accomplissement de ses préceptes.

Tu t’étonnes que la douceur céleste ne te vienne pas tout de suite ! Mais les fils d’Israël, en Égypte, furent souvent encouragés par la gloire des miracles divins et nourris par les chairs sacrées de l’Agneau mystique. Et pourtant, ce ne fut pas dès le passage de la Mer Rouge qu’ils méritèrent le réconfort de la nourriture des Anges. Il leur a fallu d’abord être conduits aux eaux de Mara, où ils furent tentés, et de là, parvenant, grâce aux douze sources, aux secrets d’un désert plus profond, ils y furent rassasiés merveilleusement par le pain céleste.

Et toi donc, si, sorti d’Égypte, tu as traversé à pied sec les flots tumultueux de ce monde, il te faut d’abord être conduit aux eaux de Mara – ce qui signifie : amères – pour que l’amertume des labeurs corporels te coûte, et que tu expérimentes cette parole de l’Évangile : « Resserré est le chemin qui conduit à la vie ». Là, tu seras mis à l’épreuve par le Seigneur, si du moins tu as mérité de passer dans la compagnie de ceux à qui il dit : « Vous êtes, vous, de ceux qui sont demeurés constamment avec moi dans mes épreuves ».

De là, tu passeras à un degré supérieur, aux douze sources, c’est-à-dire à celles qui coulent de la doctrine des apôtres. Ainsi, accoutumé à la méditation assidue des Écritures, tu deviendras en quelque sorte étranger au monde, et, grâce à ces divines paroles qui sont évidemment « de l’argent épuré au feu », tu empruntes les « ailes d’argent de la colombe », comme une très chaste tourterelle, pour t’envoler vers le désert spirituel. Là, si la tendresse du Seigneur fait tomber sur toi quelque rosée spirituelle, sache que ce n’est pas à toi de décider à quel moment la ramasser ni la quantité à recueillir, ni combien de temps tu la garderas.

Mais, après avoir goûté cette saveur spirituelle, ne te laisse pas amollir aussitôt par l’oisiveté. Bientôt, en effet, surgira à tes côtés l’Amalech spirituel qu’il faut vaincre, non par les armes, mais par la prière.

Ainsi, lorsque se seront succédé quelques consolations dues à la tendresse divine, et beaucoup de souffrances, fruit de nos propres désirs déréglés, après des combats sans nombre, tu monteras à ce don ineffable de la visite divine. Alors, brûlant de l’ardeur parfaite de la charité, entré dans la gloire de Dieu, tu en seras rassasié dans la joie, comme du fruit de la terre promise. Et le feu de l’amour divin ayant entièrement consumé le joug de la convoitise, tu reposeras « dans la pâleur de l’or », dans la splendeur de la Sagesse, dans la douceur de la contemplation divine. Alors, tu expérimenteras de tout ton être que le « joug du Seigneur est doux et son fardeau léger ».

Miroir de la Charité, II, 36-39