Juin – Le joug du Seigneur
Mois de Juin
« Le joug du Seigneur»
Aelred de Rievaulx
Ceux qui se plaignent de la rudesse du joug du Seigneur n’ont peut-être pas rejeté complètement le joug si pesant de la convoitise du monde, ou s’ils l’ont rejeté, ils s’y sont à nouveau asservis, à leur plus grande confusion. Ainsi, portant au-dehors le joug du Seigneur, mais leurs épaules supportant, au-dedans, le fardeau des préoccupations du monde, ils mettent sur le compte de la pesanteur du joug du Seigneur, les peines et les douleurs qu’ils s’infligent à eux-mêmes. Pourtant le joug du Seigneur « est doux et son fardeau léger ».
En effet, quoi de plus doux, quoi de plus glorieux que de se voir élevé au-dessus du monde par le mépris que l’on en fait, et, installé au faîte d’une conscience en paix, d’avoir ce monde entier à ses pieds ? On ne voit alors rien à désirer, rien à craindre, rien à envier, rien à soi qui pourrait vous être ôté, rien de mal qui pourrait vous être causé par un autre. Le regard du cœur se dirige vers l’héritage incorruptible, exempt de souillure et de flétrissure, qui nous est réservé dans les cieux. Avec une sorte de grandeur d’âme, on fait peu de cas des richesses du monde : elles passent ; des plaisirs de la chair : ils sont souillés ; des fastes du monde : ils se fanent ; et dans la joie, on reprend cette parole du prophète : « Toute chair n’est qu’herbe des champs, toute sa grâce n’est qu’herbe en fleur. L’herbe a séché, la fleur s’est fanée, mais la Parole du Seigneur demeure pour toujours ».
Dites-moi, quoi de plus doux, quoi de plus reposant, de n’être plus agité par les mouvements déréglés de la chair, de n’être plus brûlé par les embrasements des excitations charnelles, de n’être plus attiré par quelque regard séducteur, mais de tenir sous la dépendance de l’Esprit une chair apaisée par la rosée de la pudeur, maintenant insensible aux appâts des voluptés charnelles, mais au contraire devenue une aide très obéissante pour accomplir les œuvres de l’Esprit ? Quoi d’aussi proche de la tranquillité divine que de n’être plus ému par les affronts qui nous sont faits, de n’être effrayé par nul tourment, nulle persécution, mais de garder un calme identique dans le bonheur et le malheur, de voir d’un même œil, ennemi ou ami, de se rendre semblable à Celui « qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes » ?
Tout cela se trouve dans la charité, et rien que dans la charité. C’est de même en elle que réside la vraie tranquillité, la vraie douceur, car c’est elle le joug du Seigneur ; si, à l’invitation du Seigneur, nous le portons, nous trouverons le repos pour nos âmes, car « le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger ». C’est que « la charité est patiente, elle est serviable, elle ne s’enfle pas, elle n’agit pas de travers, elle n’est pas ambitieuse ».
Ainsi les autres vertus sont pour nous comme une voiture pour un homme fatigué, ou comme la nourriture pour un voyageur, ou une lumière pour des gens perdus dans les ténèbres, ou des armes pour un combattant. Mais la charité – qui doit se trouver dans toutes les vertus pour qu’elles soient des vertus -, est par elle-même, d’une manière toute spéciale, le repos du fatigué, la demeure du voyageur, la pleine lumière pour celui qui parvient au but et la couronne parfaite de celui qui remporte la victoire.
Miroir de la Charité, I, 30-31
