Avril – Tout leur était commun

Mois d’Avril

« Tout leur était commun »

Galand de Reigny 

partage-400Il était une fois deux compagnons, unis non par la parenté mais par le pacte d’une grande amitié, au point de n’avoir pas seulement une seule maison et une seule domesticité : tout leur était commun. Cependant l’un d’eux était actif, intelligent et vif, l’autre au contraire borné, mou et apathique…

Or il arriva au plus capable de tomber gravement malade et d’être arrêté en raison d’une longue faiblesse, si bien qu’il ne pouvait pourvoir à leurs affaires domestiques en raison de son mal. Aussi commençaient-ils à beaucoup s’appauvrir … Et comme un jour ils parlaient ensemble et se plaignaient de leur infortune, ils se mirent à souhaiter, et même à implorer de Dieu, que le partenaire apathique tombe malade au lieu de l’autre, le meilleur, et soit plutôt arrêté à sa place par cette longue maladie, au moins pendant un certain temps, avant que leur petit bien ne se perde, tout à fait la chose commençait déjà à se produire.

Par une disposition de Dieu, cela arriva aussitôt …. Par la suite cependant tous deux étaient malades, non pas ensemble mais à tour de rôle… ainsi l’un ne retrouvait jamais pleinement la santé sans que l’autre ne commence à s’affaiblir.

Étant donné que ces maladies successives constituaient également un certain handicap pour le plus sage des deux, chargé de gouverner leur maisonnée, ils conclurent un nouvel accord : si Dieu dans sa générosité le leur accordait, le partenaire engourdi supporterait désormais d’être continuellement malade … La Bonté d’en haut leur ayant concédé également cela, ils eurent sous peu plus de biens que par le passé, et leurs économies n’eurent plus à souffrir. Après qu’ils furent restés longtemps dans cette situation, enfin, par la miséricorde de Dieu, aucun des deux n’eut plus à être malade : sains tous les deux, tous deux joyeux et en bonne forme, ils rendaient grâces quotidiennement, mieux continuellement, à leur si bon médecin, le Dieu tout-puissant.

Disons maintenant en abrégé ce que cela signifie.

Ces deux compagnons sont le corps et l’âme. Ils sont d’origine différente, mais unis par une commune société. Or le corps est naturellement engourdi, tandis que l’âme est riche en vigueur interne. C’est elle qui gouverne la domesticité des pensées, ou des cinq sens extérieurs ; le corps, lui, ne fait rien sinon grâce à elle. Mais l’âme, la meilleure des deux partenaires, souffre parfois d’une telle fièvre de luxure que leur fortune spirituelle va à sa perte et que le dénuement intérieur fond sur la maison de l’esprit. Souvent l’âme ne peut guérir de cette affection que si le corps tombe malade à sa place : la faiblesse de ce dernier lui rend sa santé première, si Dieu y consent, mais ; de telle sorte que cette santé ne dure que tant que le corps est affaibli par l’abstinence. Que l’abstinence se relâche et que la chair se remette, le désir charnel attaque et l’esprit est repris par la fièvre…

Mais certains reçoivent également du ciel le don spirituel suivant : une pluie de rosée divine éteint peu à peu l’ardeur naturelle de la chair, de sorte qu’il n’est plus nécessaire d’affaiblir le corps par cette maladie qu’est l’abstinence. Bien plutôt, la double substance de l’homme, heureuse et pleine de vigueur, jouit sans interruption du don d’une égale santé ; et les serviteurs de Dieu éprouvent déjà en eux-mêmes de quoi se montrer toujours reconnaissants, toujours entièrement consacrés à leur admirable libérateur.

Sources Chrétiennes 378. Parabolaire, Parabole 34 

Galand de Reigny – Moine cistercien de l’abbaye de Reigny (diocèse d’Auxerre), fondation de Clairvaux, Galand ne nous est connu que par son nom, et par les renseignements que l’on peut tirer de son œuvre. Il appartint d’abord à un groupe d’ermites établi dans le diocèse d’Autun, puis sa communauté voulut s’affilier à Clairvaux et, pour des raisons de salubrité, le monastère fut transféré à Reigny en 1134. Contemporain et admirateur de Bernard de Clairvaux, il lui adresse ou soumet ses œuvres. Il nous a laissé un Parabolaire et un Petit livre de Proverbes, destinés au public ordinaire des moines.