Février – Crainte et Amour

Mois de Février

« Crainte et Amour »

Galand de Reigny 

echelle-jacob-400Il était un prince, homme honorable et bon, doté d’une très nombreuse maisonnée : elle comprenait tant des fils que des esclaves et aussi des affranchis… S’il jugeait que certains de ses esclaves étaient d’un bon naturel et s’appliquaient à vivre dans la droiture, il les mettait au rang de ses affranchis en leur faisant don de la liberté. Aussi ne le serviraient-ils plus pour rien ni par contrainte comme précédemment : en vertu d’un contrat passé avec eux, ils s’acquitteraient désormais de fonctions plus honorables et accompliraient des tâches plus importantes, plus dignes, en échange d’un salaire convenable.

Si en outre il remarquait que dans cette situation d’hommes libres ils brillaient par leurs mœurs honnêtes et faisaient preuve d’une noblesse d’âme au-dessus de leur condition, il les faisait avancer en les mettant au rang et au nombre des fils, en tant que dignes d’un plus grand honneur. Il les établissait ses héritiers, leur donnait droit à sa succession à égalité avec ses propres enfants.

Si, par contre il reconnaissait que l’un de ses fils était de mœurs serviles et qu’il dégénérait du noble zèle paternel, alors, irrité de sa folie, il le plaçait pour un temps dans le groupe de ses affranchis. Mais s’il voyait par la qu’une fois entré dans cette voie de paresse il tenait résolument à s’y maintenir, il l’abaissait bientôt au rang des esclaves et l’écartait du groupe de ses héritiers ; spectacle qui pourrait rappeler cette échelle par laquelle Jacob vit des anges monter et descendre »,

Apprends maintenant où tout cela veut en venir. Ce maître de maison, c’est Dieu. Quant à savoir qui sont ses esclaves, ses affranchis et ses fils, nous allons l’exposer dans l’ordre. Puisque craindre et agir par contrainte appartient aux esclaves, ceux qui n’obéissent à Dieu que par crainte et effroi des supplices dont ils sont menacés sont esclaves. Ils semblent effectuer un service moins volontaire que forcé, extorqué : s’il pouvait se faire qu’il n’y ait pas d’Orcus * ils ne voudraient plus faire que le mal. Quant aux affranchis, le joug de la crainte servile ne les opprime plus, mais ils obéissent cependant en vue d’une récompense céleste : si par hasard cette récompense faisait défaut ils ne trouveraient plus bon d’obéir. Bien plutôt, si le salaire de leur service leur était dérobé à supposer la chose possible eux-mêmes aussi se déroberaient bientôt à tout service. Les fils, eux, ont au cœur la charité : ils se plaisent également aux autres vertus, évitent le mal parce qu’ils le haïssent et font le bien parce qu’ils l’aiment et s’y délectent : au point que, même s’il pouvait se faire que la damnation n’attende plus les méchants ni la gloire les bons, eux cependant ne voudraient jamais ni faire le mal ni délaisser le bien. En résumé, les esclaves obéissent par crainte, les affranchis en vue d’une récompense, les fils par amour du bien lui-même.

Veux-tu savoir comment d’esclave on devient affranchi et d’affranchi fils ? Écoute. Il arrive souvent qu’un homme qui au début de sa conversion a renoncé à ses péchés par la seule crainte des châtiments, comme un esclave, cesse de redouter l’éternelle damnation des réprouvés après avoir satisfait par une bien longue pénitence, confiant qu’il est désormais en la miséricorde de Dieu. … Il lui faut donc s’appliquer, lui qui est déjà passé de l’état d’esclave à celui d’affranchi, à passer du rang d’affranchi à celui de fils. Ce sera enfin le cas lorsque l’Esprit-Saint répandra dans son cœur une disposition aussi bonne, aussi pure que celle des fils.

Sources Chrétiennes 378. Parabolaire, Parabole 32, 1…3
*Orcus : Dieu des Enfers romain dont la vocation était de tourmenter les criminels après leur mort.

Galand de Reigny – Moine cistercien de l’abbaye de Reigny (diocèse d’Auxerre), fondation de Clairvaux, Galand ne nous est connu que par son nom, et par les renseignements que l’on peut tirer de son œuvre. Il appartint d’abord à un groupe d’ermites établi dans le diocèse d’Autun, puis sa communauté voulut s’affilier à Clairvaux et, pour des raisons de salubrité, le monastère fut transféré à Reigny en 1134. Contemporain et admirateur de Bernard de Clairvaux, il lui adresse ou soumet ses œuvres. Il nous a laissé un Parabolaire et un Petit livre de Proverbes, destinés au public ordinaire des moines.